Les thèories du rock (2): Un palmarès des meilleurs disques de l’année a-t-il encore du sens aujourd’hui ?

On est mi-janvier et déjà tout le monde se moque de ce qu’il fallait retenir de l’année passée en musique. C’est un truc pour décembre… comme si, dès janvier, il fallait absolument passer sur 2021 (sans parler de la pandémie qui nous entoure depuis de longs mois) et immédiatement regarder devant nous pour se focaliser sur les nouveautés ou loin derrière nous, mais jamais juste derrière pour prendre un peu de recul… Quelques semaines, pourtant, c’est peu, juste ce qu’il faut pour digérer ce flot de disques qu’on nous propose et qu’on a pour beaucoup loupés ou pas eu le temps de vraiment jauger.

C’est pourquoi je souhaite prendre un peu de ce temps pour qu’on regarde ensemble ce qu’il faut garder de cette année…

Le palmarès des meilleurs disques, un rituel incontournable du début d’année pour ceux qui, comme moi, ne veulent pas être paumés?

Les palmarès des meilleurs albums de l’année font partie des rituels qui ont stimulé l’imaginaire de chacun à un moment donné. Rappelez-vous quand vous étiez jeunes… Ensuite, ils sont un moyen pour repérer éventuellement ce qu’il y a à suivre… Et enfin, avec le temps, l’âge, ce rituel finit par lasser, parce qu’il ne nous parle plus (il renvoie un monde musical qui, avouons-le, n’est plus le nôtre)… J’oubliais une dernière chose. Les palmarès étaient aussi pour moi une façon de photographier mentalement les pochettes (vous savez, ce truc qu’on met sur ce qu’on appelle un disque, et allez coller une pochette sur un mp3!), de manière à m’y retrouver dans les rayons disques le jour où j’aurais eu envie d’être curieux… Car les pochettes font aussi partie de l’histoire qu’on se raconte tous à travers notre passion de cette musique.

Oui, mais voilà. Quel sens y a-t-il à écouter cette musique, si on ne se retourne que vers le passé ? Certes, on peut toujours suivre l’actualité de ses petits chouchous, de nos « valeurs sûres »… mais il n’empêche que c’est comme si on devenait un peu des vieux cons, non, à rester ainsi sur ses acquis ?

Alors, bien sûr, on a plein de bonnes excuses… Du genre: « Et pis, d’abord, la musique d’aujourd’hui ressemble à plus rien. Et vous avez vu ces groupes, personne ne les connait ! Et puis, y a trop de disques à écouter. Et puis, moi, je connais plein de disques qui mériteraient d’y être et qui n’y sont jamais. De toute façon, y z’ont tout pompé sur machin etc. Et pis, enfin, je vais pas me faire chier à écouter de la merde, alors que j’ai plein de bons disques que je n’arrive plus à écouter faute de temps ». Avouez que tout ça vous effleure la tête parfois… Et il est vrai que le temps est précieux et qu’on ne peut plus se disperser ou le gaspiller sur des disques aussi tôt écoutés aussitôt oubliés… Justement parce que ceux d’hier nous font vivre plus intensément l’instant présent (et nous replongent parfois dans nos souvenirs passés).

Bref, derrière toute ces raisons qui nous donnent bonne conscience, il y a certes une bonne dose de mauvaise foi, mais pas que… C’est vrai, chaque année, il n’y a pas des dizaines de nouveaux groupes qui écriront une véritable œuvre ou entreront durablement dans nos panthéons. Pour ma part, j’ai longtemps utilisé le classement des inrocks comme piste de survie dans ce flot permanent de nouveautés. Et, au fil des années, j’ai remarqué que, chaque année, presque aucun groupe ne revenait dans les classements suivants… Jusqu’à les trouver ridicules à force de vouloir être politiquement correct avec leur quota de français et d’égalité des sexes…

Et pourtant, j’ai toujours eu envie de souffle nouveau, de voyager dans ma tête avec des choses que je n’avais jamais entendues… C’est aussi une façon de se tester et de savoir se remettre en cause (oui, une façon de se dire qu’on n’est pas aussi vieux dans sa tête que ça).

Alors, oui, il y a besoin de ces palmarès…

Mais comment s’y retrouver dans ce flot de nouveautés incessant ?

Pour ma part, il y a toujours un besoin de nouveautés. Et pas que de nouveaux disques de vieux groupes qu’on connait (qui ne font, au final, que nous placer dans notre confort) ou de vieux trucs que je ne connaissais pas, mais bien de disques avec les sons d’aujourd’hui, produits par des artistes inconnus. C’est ça qui fait toute la saveur de cette musique. Et puis, si les jeunes d’aujourd’hui continuent d’y croire, je me rappelle très bien avoir été à leur place, à croire moi aussi en des groupes que les plus vieux regardaient de haut (et bien à tort aujourd’hui). Et je n’ai aucune envie d’être comme ces personnes autrefois un peu condescendantes…

Enfin, la musique d’aujourd’hui est vraiment aussi une passerelle vers les jeunes générations (notamment nos enfants), et c’est bien le rôle qu’elle garde et qui fait sa force. Et elle est aussi en même temps un miroir du monde et de soi (à travers ce qu’on en retient). Ecouter de l’électro ou du rap à 50 ans, c’est peut-être aussi une façon de rester un peu plus jeune dans sa tête… Une façon de nous dire aussi que si, nous aussi, on n’y comprend rien, c’est qu’on est devenu comme nos propres parents qui trouvait que le Rock, le Punk, la house etc. n’étaient pas de la musique… Et je n’ai pas envie de vivre dans un monde de certitude. J’aime encore être surpris par la musique, car elle m’ouvre les yeux (et les oreilles).

Oui, mais voilà, comment écouter tant des nouveautés sans s’y perdre ? Moi, j’ai pris le parti de m’y consacrer avec un an de décalage. Alors, en 2021, je vais d’abord écouter la musique de 2020. Mais laquelle ? Avec les fameux classements de fin d’année ?

La solution : Faire un Palmarès 2020 à partir de 200 disques sans les avoir moi-même écouter!

J’aimerais bien être capable de faire mon palmarès à moi de l’an dernier. Mais, j’ai écouté très peu de nouveautés l’an dernier, ou alors ayant un trait avec la musique ou les groupes que je connaissais déjà.

Donc, pour y remédier, j’ai cherché un moyen de m’y retrouver. J’ai commencé à regarder les autres palmarès pour faire mes emplettes. Et puis, l’idée de faire le palmarès de notre blog m’est venue. Je voulais quelque chose de représentatif et qui soit à la fois grand publique (parce qu’on parle de musique populaire) mais également pointu, parce qu’il s’agit d’avoir des exigences artistiques. Donc, voici notre classement des meilleurs disques de 2020 choisi parmi 250 sans quasiment les avoir écoutés !!! Pour cela, j’ai fait une synthèse des palmarès du NME (50 disques), de ROLLING STONES (50 disques), UNCUT (75 disques), PITCHFORK (50 disques), MOJO (75 disques) et LESINROCKS (100 disques). Chacun de ces médias a une ligne musicale différente, le tout était de savoir s’il se dégageait quelque chose de cohérent et représentatif (ce qui n’est pas évident quand on les regarde vite fait, parce qu’on ne connait as forcément les artistes et que les 3/4 n’apparait finalement qu’une fois).

Le principe est simple : j’ai attribué 2 pts à chaque nomination (mais un point seulement si au-delà de la 50eme place), car le but est d’avoir quelque chose de représentatif. Ensuite, j’ai fait un barème en fonction du classement : 10 points de 1 à 10 ; 8 pts de 11-20 ; 6 pts de 21 à 30 ; 4 pts de 31 à 40 ; 2 pts de 41 à 50 et 1 pt au-delà. Et j’ai départagé les exæquos avec la moyenne du classement.

J’ai appelé ce palmarès « Les Meilleurs Albums de 2020 ??? »  (et les points d’interrogation sont importants), car vous aurez compris que je ne sais pas vraiment ce qu’il vaut (puisque je ne connais quasiment pas ces disques). Disons qu’il est une photographie du paysage musical pop-rock anglo-saxons de l’année passée. Et voilà ce que cela donne :

Le même classement avec les formules de 2021:

Sortie de: Jarv Is; Thundercat; The Working men’s Club; Stephen MALKMUS; The Strokes et Idles et Réentrée de: Sault; Rina SAWAYAMA; Lady GAGA; Chloe X HALLE; Yves Tumor et de Nubaya GARCIA.

Et je dois avouer que je suis assez satisfait du résultat par son éclectisme (y a un peu de rock, un peu d’électro, de la dance, du rap (sachant que les genres se fondent de plus en plus), du connu et du pas connu) et on approche de la parité avec 11 artistes féminins.

Au-delà de cette sélection, il faut bien voir que, pour un total 400 places possibles, nous avons un peu plus de 50 disques qui ont été cités deux fois et qui cumulent autour de 170 nominations.  Cela veut aussi dire que quasi 230 disques n’ont été cités qu’une fois… Certes, les INROCKS biaisent un peu les chiffres parce qu’ils promeuvent la musique française (à juste titre), mais c’est un peu effrayant de se dire qu’il y a aussi peu de disques qui font l’unanimité.

Et ces 25 meilleurs disques totalisent 64% des nominations des 25 premiers. En l’occurrence nous en avons seulement 2 qui ont été cités 6 fois (Bob Dylan, Fiona Apple) et 3 l’ont été 5 fois (Fountains Dc, Haim et Roisin Maruphy. Sept albums de genre complètement différent… Je pense qu’il y a 30 ou 50 ans, cela n’aurait pas été aussi éclaté…

Reste que le résultat est représentatif et vous propose une bonne vision de ce qu’il y avait à retenir cette année. A vous de piocher ce qui vous intéresse, en espérant piquer votre curiosité pour découvrir quelques disques. Je vous ai laissé les différents classements, parce que vous aurez sans doute plus d’affinités avec l’un ou l’autre de ces magazines.

Que nous dit ce classement ?

Si on peut se réjouir d’une parité quasi parfaite entre les hommes et les femmes (bien involontaire ici), on peut regretter qu’il n’y ait quasiment que des disques de blancs et que la musique française et du monde ne soient pas présentes (mais sans doute faudrait-il faire entrer d’autres magazines)…  De même, signe des temps sans doute, il n’y a pas vraiment de disques rentre dedans…

Je dois avouer que j’ai un moment tiqué sur la présence si forte des femmes, en me disant que c’était un biais lié au besoin de faire du politiquement correct pour la presse musicale. C’est sans doute vrai que chaque magazine fait attention à pondérer tout ceci, car ces palmarès sont aussi une lecture de leur vision du monde… Mais force est de constater qu’en face, au regard de la liste que j’ai établi qui va jusqu’à 50 disques, on ne voit pas vraiment de groupes/artistes masculins qui ont fait l’unanimité et qui auraient été pénalisés par ces « quotas ». Peut-être que les machos pourront dire que le classement des mâles est de facto un peu saqué par rapport à une pseudo supériorité de la testostérone pour faire du rock (ce qui est sans doute un peu vrai pour dégager de l’énergie). Mais c’est aussi le reflet d’une nouvelle réalité : la sensibilité féminine apporte un nouveau souffle, plus dansant, plus sensuel et sans doute plus intimiste et doux. Et qu’elles tiennent désormais la dragée haute aux hommes.

D’où aussi la quasi disparition des disques énergisants et à décibels. On peut dire qu’ils ont régné pendant des décennies, mais que les jeunes générations ont envie d’autres choses. Le rap a d’ailleurs sans doute pris la place qu’avait le rock (avec les jeux vidéo, il faut en avoir conscience, car la musique n’est plus ce loisir exclusif pour s’évader quand on est ado). D’abord, elles cloisonnent moins les genres et, pour elles, il n’y a pas forcément une hiérarchie des genres. Et puis, comme dit précédemment, sans doute que les filles se mettent beaucoup plus à la musique qu’avant et qu’elles aspirent sans doute à quelque chose qui leur parle davantage.

Tout ça pour dire que ce palmarès ne plaira sans doute pas à la génération qui traine encore sur les blogs plutôt que sur les réseaux sociaux. Mais si chacun de nous avons envie de retransmettre aux plus jeunes tous ces disques qui nous ont tant touchés, peut-être ont-ils, eux aussi, envie de nous dire « écoute ça, j’aime beaucoup », sans entendre « Ah oui, si t’aime ça, tu devrais écouter machin ou machine, car ils ont beaucoup influencé cet(te) artiste ».

Donc, oui, on se doit d’être des passeurs, mais il faut savoir aussi écouter ce que les jeunes ont à nous dire à travers ces disques qui leur ressemblent peut-être plus qu’à nous. Alors, ce palmarès, ce n’est pas un document inscrit dans le marbre mais une passerelle pour que chacun puisse se rapprocher de l’autre et peut-être se redécouvrir, car nous aurons tout le temps sur ce blog de revenir sur des musiques qui parlent davantage à nos oreilles émoussées par les années (et peut-être un peu blasées ?)… Comptez sur nous, en tout cas, pour vous surprendre pour ça dès notre prochaine rubrique.

Et vous, vous avez envie de quoi ?

Comme vous le savez, ce blog se veut participatif. Et maintenant, si vous aviez envie de mettre un disque à vous dans ce palmarès qui n’y serait pas, lequel serait-il ? Quel aurait été votre top 3 ?

Enfin, si vous aviez envie qu’on vous propose l’un de ces disques pour nos prochaines chroniques, pour lequel voteriez-vous ?

Francis

11 réflexions sur « Les thèories du rock (2): Un palmarès des meilleurs disques de l’année a-t-il encore du sens aujourd’hui ? »

  1. Si on m’avait demandé mon disque préféré de l’année 2020, j’aurais dit Chick Corea. Mais après vérification, il est sorti en 2019. Nous ne sommes qu’en janvier, mais le concept d’une année 2020 m’échappe déjà. Je ne retiendrai pas de cette année l’aspect musical. Le traumatisme lié au confinement m’a empêché de goûter pleinement la qualité des albums que j’ai écoutés. Alors oui, il y a eu Paul Mc Cartney, Lo’Jo, un EP de Kou Shibasaki (c’est de la J-Pop), Sílvia Pérez Cruz, « The Early Years » de Joni Michell, Melody Gardot, Sophie Hunger, mais les moments forts de cette année resteront pour moi les Live Streams des artistes confinés chez eux. Notamment Rodrigo y Gabriela, et les nombreuses et excellentes vidéos de Seven Reizh.

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      1. Difficile pour nous, parce qu’on en connait pas encore la plupart de ces disques. Pour cela, il faudrait un rapport intime avec eux. On commence à sympathiser avec certains,.. Paut-être en 2022, la compil de 2020? ^-^

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  2. Je me disais qu’en 2020, on avait relativement échappé à ce type de classement qui ne m’ont jamais beaucoup passionnés… Le disque qui m’a vraiment bouleversé, l’an passé, c’est (hélas dans tous les sens du terme) le dernier album des Pretty Things.

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  3. Large papier.
    Je retiens quelques points
    La passerelle vers l’écoute de nos enfants est déjà un sujet. Ce moment où le goût s’affirme et souhaite se démarquer des ainés? J’ai connu, j’ai pratiqué en tant qu’ado. Aujourd’hui j’ai forcément abandonné cette posture. Il me reste une attraction, et même un effort quand un artiste fait l’unanimité auprès d’un public tandis que j’ai moi du mal à apprécier, toujours utile de me demander pourquoi je n’y arrive pas. Et parfois le déclic l’emporte pour me faire changer d’avis.
    A propos des classements, j’avoue les collectionner, davantage pour le papier accompagnant. Toujours l’histoire du temps qui donne un peu de recul. Et je respecte le critique qui donne son avis par écrit, surtout si il y a enthousiasme.
    Le classement sans commentaire de qui que ce soit est un peu sec et austère je trouve.
    C’est pourquoi j’aime la démarche du « dico de Assayas » il donne l’occasion aux auteurs de partager sans la pression des ventes. Je conçois qu’une critique a une influence sur les ventes et parfois sur l’avenir de l’artiste. Quoi de plus triste de parler de « trésors cachés » parce que l’époque n’a pas su apprécier et que du coup l’artiste n’a pas pu continuer.
    D’ailleurs… ha ha .. vous me faîtes penser à faire mon classement 2020. Je pense me contenter d’un seul disque.
    Ciao

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    1. Je trouve que c’est un bon exercice pour se bousculer que d’écouter ces albums d’ l’année, notamment pour ne pas scléroser ses goûts sur les sonorités du passé. Le dico d’Assayas s’inscrit dans une autre démarche mais est effectivement très intéressant pour connaitre explorer les groupes/artistes.

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