Un petit vent de nouveauté (5): FLOATING POINTS, Pharoah Sanders and The London Symphony Orchestra- Promises (2021)

On a tendance à lire partout qu’il ne faut plus présenter Pharoah Sanders. ça tombe mal, parce que, moi, je ne le connais pas vraiment, juste de nom. J’ai l’image d’un type un peu barjot, sans doute immense musicien, mais qui ferait une musique pas vraiment pour moi. Il faut dire aussi que, dans ma tête, je le mélange un peu avec Sun Ra et je l’imaginais lui aussi dans un trip cosmique à cause de son nom…

Floating Points, Pharoah Sanders, LSO: Promises review – extraordinary |  Electronic music | The Guardian

Autant vous dire que j’ai tout faux, en tout cas à la lumière de ce magnifique disque, d’autant que Sanders n’est pas tout seul . Ce disque, à dire vrai, aurait pu être une Musique d’Ailleurs, car c’est aussi la rencontre entre Sanders et Floating Points, plus connu en tant que DJ et musicien britannique de musique électronique. Et si on rajoute un orchestre symphonique, vous auriez le droit d’imaginer quelque chose un peu prétentieux. Il n’en est rien. Quant à ceux qui imagineraient du jazz un peu difficile, ils auront tout faux également. C’est presque le contraire. Mais alors, à quoi ça ressemble?

Voilà ce que dit Sam Shepherd alias Floating Points de ce projet: « Nous cherchons toujours une musique qui peut nous emmener plus loin. Il y a quelque chose avec le saxophone avec la façon dont il amplifie la respiration de celui qui en joue et qui vous donne l’impression que vous êtes à l’intérieur de son corps. En entendant Pharoah jouer sur cette pièce, c’était comme si l’instrument était une extension de son corps, un mégaphone pour son âme.« 

Depuis, en jetant un œil sur Wikipedia, la liste des collaborations de Sanders impressionne et cela montre un musicien qui aime partager, fonctionner en synergie avec les autres (même si c’est le principe du jazz). Je ne pourrais pas trop vous parler de sa musique, puisque c’est le seul album que je connais de lui. Et il m’a tout de suite séduit. On y rentre instantanément et on se laisse bercer. Sur une boucle très simple, pas très loin de Brian Eno, on obtient une matière un peu flottante, minimaliste, mais d’une puissance rare.

https://www.benzinemag.net/wp-content/uploads/2021/04/floating-points-pharoah-sanders.jpg

Donc, ce n’est pas non plus du du jazz, ni du rock, ni une symphonie (malgré la présence d’un orchestre) mais c’est tout simplement limpide. Tout y est évident, fondu. Au contraire, ici, tout est dépouillé à l’extrême et les sonorités qui se dégagent de cette succession de phrases musicales d’une grande pureté vous emportent immédiatement. A dire vrai, dans ce disque, c’est presque à celui qui s’efface le plus pour laisser la place aux autres et c’est d’autant plus beau.

Ce qui me surprend et m’interroge, c’est justement qu’on a l’impression que la musique a été construite en retirant un à un tout ce qui aurait été inutile. Comme si on avait fait d’abord quelque chose de complexe et qu’on aurait réduit le résultat à l’essence même de l’idée soit de départ, soit d’arrivée, difficile à dire. Toujours est-il que ce groupe de musiciens était en quête de beauté et qu’il l’a trouvée.

Le Mouvement 6, avec la partie la plus orchestrée

Dès les premières secondes, on a le résumé de tout ce qu’on va entendre. Et le résultat s’inscrit clairement dans l’optique de notre fameux Plus c’est long, plus c’est bon. Si j’osais dire des bêtises, je dirais que cette musique est un peu du Arvo Pärt avec du saxophone. Pour moi, le résultat est imparable, j’ai envie de connaître davantage Pharoah Sanders ou ce Floating Points. Quant à l’orchestre symphonique de Londres, il sait s’effacer pour donner vie à l’essentiel. D’ailleurs, le saxophoniste sait faire de même, notamment dans le 6eme mouvement.

Et puis, parfois, on entend une voix mais comme si elle n’existait pas, presque comme celle Mark Hollis de Talk Talk ou entre deux mondes comme celle de Robert Wyatt. Elle n’est presque pas présente et pourtant elle vous hante. Pour ma part, son emploi est bouleversant de pudeur. Là aussi, le dosage est d’une grande subtilité et délicatesse. A dire vrai, elle résonne presque comme un cœur qu’on aurait déposé au sein de la musique. Et après qu’elle a « chanté » (appelons ça comme ça, mais vous verrez, c’est plus compliqué), on dirait que la musique prolonge son discours et nous parle à sa place. Là aussi, avec presque rien, je trouve le résultat tout bonnement inouï. Sans doute, une belle et grande leçon d’humilité pour tous les musiciens.

C’est simple, la musique obtenue sur ce disque s’écoute comme une épure apaisante et feutrée qui travaillerait l’éternité.

Francis

FLOATING POINTS, PHAROAH SANDERS & THE LONDON SYMPHONY ORCHESTRA- PROMISES (2021)

PS: aux lecteurs éclairés de Jazz ou de musique curieuse (du moins qui se nourrisse de la curiosité et la stimule), on est preneur de pistes pour creuser le sillon de Pharoah Sanders.

Francis

Et si, vous aussi, vous avez envie de nous parler d’une nouveauté, contactez-nous ici.

17 réflexions sur « Un petit vent de nouveauté (5): FLOATING POINTS, Pharoah Sanders and The London Symphony Orchestra- Promises (2021) »

  1. Pharoah Sanders, je le dissocie difficilement de Coltrane.
    « Meditations » et surtout « OM », des albums trempés dans le free, qu’il m’arrive encore d’écouter de temps à autre, bien que j’ai pris une certaine distance avec cette musique qui, gravée à cette époque revêtait un sens véritable et qui aujourd’hui a du mal, hors le live, à se positionner durablement, ré-historiquement, etc…
    La filiation Sun Ra est logique, pour ma part, là encore je l’associe plus aisément avec David Murray (ils ont d’ailleurs collaboré) et finalement aujourd’hui Steve Coleman et ses Five Elements (Curves of Life – un live à Paris extraordinaire), une sorte de free funk qui reprendrait presque et en quelque sorte le flambeau.

    L’album que j’ai en tête de cet immense suiveur d’une lignée coltranienne indéniable c’est « Karma », sorti en 69 et qui semble une continuité de « Love Supreme » ou du moins sorti d’un même moule.
    Les 33 mn de « The creator has a master plan » font partie de ces longs moments de transe spirituelle improvisée et créatrice qu’il faut oser pénétrer. On en ressort embarqué, apaisé et hypnotisé par cette induction sur la ligne de basse semblant immuable autour de laquelle tout s’organise, ces flûtes de l’air, ce piano coloré (L Smith)… ces plages sur pédales harmoniques, sorte de récitatifs hyper expressifs…
    Du free enraciné culturellement qui apaise, c’est tout de même un merveilleux paradoxe, car souvent… le free…
    Bref, un après Trane qui a probablement ouvert la brèche de continuité de sa pensée.
    S’il n’en était qu’un… celui là m’a rendu heureux.
    et continue de le faire tant il est chargé d’expressions et d’émotions.
    Bonne quête.

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    1. Merci pour tous ces éclairages. J’ai pu écouter Karma. J’aime beaucoup (moins ma famille ^-^). Et une anthologie pour compléter le tout. J’aime beaucoup l’énergie et la spiritualité qui se dégage de sa musique. Je sens que ma semaine va être très Sanders!
      Au fait, tu connaissais déjà le disque?
      Francis

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      1. Non, je ne le connaissais pas et je l’ai écouté plusieurs fois aujourd’hui.
        On y retrouve cette tendance sur drones de l’Inde chère à Trane et ses suiveurs, avec le traitement ambient et le LSO arrangé entre trad et quelques bonnes dissonances contemporaines, ça m’a direct accroché.
        Ces artistes, précurseurs, qui sont intemporels sont incroyables – je parle de cette capacité d’essayer, d’expérimenter, d’avancer encore avec toute mouvance permettant d’oser, tout en restant intègres…
        Sanders m’a bluffé, là et j’y ai pourtant retrouvé (avec une autre sérénité) sa spiritualité musicale.
        Merci ça m’a fait, au passage une grosse piqure de rappel…

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      2. « Black Unity »…
        Impulse 1971, un seul morceau…
        A l’écoute on comprend aisément les influences qui ont pu se répercuter sur Carlos Santana par exemple (« Caravanseraï », « Borboletta » et bien sûr ses hommages coltraniens) et un parralèle avec le Miles de Bitches Brew, en plus free cependant et surtout en continuité de l’autre maitre.
        Oui, Sanders est passionnant et je crois bien que ma semaine va le faire réapparaitre régulièrement… (j’ai énormément écouté ces artistes à une époque…).
        La « jazz attitude ? »

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  2. Vous avez bien raison de présenter qui « on ne présente plus » comme si on devait forcément connaître; par exemple, je connais des gens à qui il faudrait présenter The Clash…

    J’ai cet album dans une pile virtuelle d’albums à réécouter ; grâce à toi Francis, il peut passer en haut de la pile (virtuelle), pour quand j’en aurai fini avec mon écoute actuelle.

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    1. Oui, et pour expliquer aux autres que The Clash n’a pas écrit que Should I stay or Should I go! lol
      Cela dit, ressors vite ce disque de ta pile. Tu verras il s’écoute très bien. Au départ, on se dit qu’on va très vite s’en lasser, mais c’est le contraire que se passe. Même si c’est une sorte de boucle/variation qui ne cesse de se décliner, on finit par être hypnotisés!

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  3. Ils sont nombreux, ces seconds couteaux du free jazz, qui ont participé à cette aventure sans laisser de trace dans les mémoires, hormis celles des fondus de jazz. Ils se nomment Eric Dolphy, Rahsaan Roland Kirk, Abdullah Ibrahim Dollar Brand, Gato Barbieri (quoique…), et donc Pharoah Sanders. Ils ont joué avec les ténors du genre, Ornette Coleman, John Coltrane, Charles Mingus (quoique…).

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      1. « Out of Lunch » est un pavé indispensable et pas seulement si l’on se réfère au seul cadre du jazz…
        C’est aussi de là que Tony Williams (incroyable dans cet album de Dolphy) s’est barré pour faire ses deux premiers albums (« Anthony Williams » et « Spring ») vers cette new thing qu’il aura dévié ensuite vers un son électrique malencontreusement étiqueté jazz-rock avec Mc Laughlin, Jack Bruce (d’où rock, certainement) puis Larry Young…

        on reviendra sur The Clash, ou d’ailleurs tant d’autres groupes réduits à une seule chanson martelée et dont pourtant chaque album est un petit miracle…
        Faut bien des tubes… enfin bon…

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      2. Je peux te préparer un post sur Eric Dolphy. Mais là, toute référence au rock (même progressif, comme avec Chick Corea) sera exclue…

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  4. Pharoah Sanders, ce serait un John Coltrane qui n’a pas eu de chance, un Eric Dolphy qui ne serait pas mort à 36 ans, un Yusef Lateef qui ne serait pas allé au bout de son musulmanisme. Et pourtant, il a défendu ses convictions tout au long de sa carrière, le payant sans doute d’un désintérêt des compagnies de disque. Il fait partie de ces légions de musiciens qui ont du mal à vivre de leur musique.

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  5. Cet album de la rencontre de Pharoah Sanders et d’un DJ me rappelle furieusement « Water » d’Hélène Grimaud, posté sur le blog de Jimmy il y a quelques années.

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  6. Je confond souvent Pharoah Sanders ave Archie Shepp car j’aime bien les deux parce que j’avais vu Shepp en concert a une époque ou je connaissais très peu le Jazz.J ‘aimerai bien découvrir Eric Dolphy, J’ai toujours eu peur de tomber sur un truc trop radical alors je n’ai jamais tenté, ..si tu peux nous ouvrir les oreilles Zocalo ?
    Spiritualité c’est le mot qui convient bien pour ce disque et la musique de P.Sanders
    Duke

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