Musique d’ailleurs (5)- Görecki- Symphonie n°3 (1976) – Beth Gibbons  & Polish National Radio Symphony (2019 )

Il y avait longtemps qu’on ne vous avait pas proposé de musique d’ailleurs. Bon, d’accord avec vous qu’il ne s’agit pas vraiment d’une musique d’ailleurs. Quoique la Pologne n’ait pas particulièrement une place dans le paysage rock…

Globalement, ce n’est pas forcément simple de parler musique classique, et contemporaine qui plus est, quand on est amateur avant tout de rock, même si c’est avec les oreilles les plus ouvertes possible. Mais ce morceau de Görecki, compositeur polonais du XXeme siècle, est un peu une exception. Il s’agit un peu d’un « hit » de la musique contemporaine (que vous avez sans doute déjà entendu sans le savoir), alors même qu’il est d’une grande solennité et particulièrement déprimant. Même si présenté ainsi, cela ne paraît pas très vendeur, vous allez comprendre pourquoi le milieu rock s’en est quelque peu entiché…

Je ne vais pas vous raconter ce que Wikipedia vous dira mieux que moi (surtout si vous traduisez l’anglais), notamment que cette symphonie utilise des textes d’une jeune femme de 18 ans trouvés sur les murs de la Gestapo ou plus anciens ou populaires relatant l’amour d’une mère à son fils.

Une petite anecdote

D’abord, une petite anecdote pour détendre l’atmosphère. C’était au début des années 90, je faisais les vendanges (en Bourgogne, ma région natale) et il se trouve que la majorité des vendangeurs n’était pas français mais polonais. On sympathise avec eux, en anglais (plus ou moins baragouiné pour ma part) et je finis par discuter musique avec l’un d’eux qui me dit être plutôt amateur de musique classique (et qui se destine à des études religieuses, tout en étant un bon vivant). Je lui parle de Görecki (prononcez Gôréki) et lui demande s’il connaît. Il me dit que non. J’insiste un peu et lui explique qui il est et là, d’un seul coup, il me dit « Ah, Gueurechki ! Bien sûr, si, je connais ! ».

Donc, voilà, vous savez maintenant, comme moi, prononcer le nom de l’artiste à la polonaise (et certainement comme on le fait quand on s’y connaît un peu, (donc vous ne serez plus ridicule en société si vous voulez briller avec en abordant la musique contemporaine polonaise)).

L’influence de cette musique sur le rock

Si je peux parler de ce compositeur ici, c’est qu’il a marqué les groupes rock, enfin certains d’entre eux, notamment les joyeux lurons de Godspeed Black Emperor. Autant vous dire que ça ne rigole pas trop. Ce morceau est une prière d’une mère à ses enfants morts en camp de concentration. Il débute à la manière d’un drone, une sorte de bourdonnement qui monte peu à peu en puissance pour laisser la place à un mouvement de violon très lent, inexorable, qui installe un climat très lourd, qui n’est pas sans évoqué les premiers albums de Dead Can Dance, puis vient la partie mélodique, faite à partie de modulations amples et lente de cordes et enfin arrive la partie chantée. Cette dernière pourrait presque être une chanson quand à sa longueur, si ce n’est qu’elle exprime des émotions qu’on ne rencontre pas forcément dans le monde de la pop-rock et que l’on a en face de nous une chanteuse qui maîtrise plus les techniques d’opéra que de la vocalise façon Adèle ou des beuglements de Johnny Rotten. Il se dégage également une grande pureté de ces moments chantés, par contraste avec la matière orchestrale qui joue plutôt dans le glacis pesant. Avant que la voix n’apparaisse, il y a d’ailleurs juste un changement, comme une éclaircie, qui l’annoncerait.

Enfin, le morceau procède à une lente montée dramatique jusqu’à aboutir à une sorte de un nœud qui crée un basculement vers une symétrie pour reprendre dans l’ordre inverse les mêmes passages jusqu’à aboutir au bourdonnement inaugural qui, peu à peu, va se désagréger comme il s’était créé. En soi, cette structure assez simple et le relatif dépouillement des moyens utilisés (en tout cas pour ce que j’en perçois) explique certainement l’attrait des milieux rock pour cette symphonie (outre le profond spleen qu’il peut dégager). Cette symétrie et la matière sonore avec sa montée en puissance très progressive créent d’ailleurs le curieux besoin d’écouter le morceau en boucle, pour se laisser emporter par le lent et long processus qui s’enclenche, avec notamment l’envie frustrante de réentendre le moment chanté, comme s’il n’était jamais assez long. D’ailleurs, l’attente ainsi créée fait, pour moi, partie du plaisir que le morceau procure.

Le rôle de l’interprétation dans le classique

Toutefois, si je peux parler de ce morceau avec un peu de crédibilité (traduisez : je peux me la jouer), c’est que la version que je vous propose n’est pas celle que je préfère (celle-ci possède l’avantage d’offrir un lien avec le monde rock avec la présence de Beth GIBBONS, plus connu comme étant la chanteuse de Portishead).

A dire vrai, celle que j’aime figure sur une cassette que j’avais faite à partir d’un CD emprunté dans une médiathèque, dont j’ignore la direction d’orchestre mais surtout le nom de la chanteuse, qui, pour ma part, le rend encore plus bouleversant. C’est avec ce morceau que j’ai compris pourquoi les amateurs de classique ne peuvent pas s’empêcher de donner la ou les versions qu’ils préfèrent, alors que j’avais toujours imaginé qu’une musique totalement écrite ne laissait pas de place à d’aussi flagrantes nuances.

La version avec Beth GIBBONS

Pour moi, nous sommes ici face à la différence majeure entre le rock et le classique. D’un côté, on est dans de la musique écrite faire pour être dirigée et interprétée, de l’autre, un travail principalement de studio, conçu plus dans la sueur, la bière et dans la matière même au fil des heures de studio, avec un habillage qui cherche à rendre la musique « définitive ». Bien sûr, on peut parler de sa ou ses versions live d’une chanson, mais quel est le sens de cette démarche quand elle a été jouée des centaines de fois ? Et si on le fait, c’est aussi avec, en tête, la version studio qui sert de cadre de référence.

Finalement, après recherche, pour les puristes (et surtout d’après la pochette), il me semble que ce serait la version avec au chant Dawn Upshaw, London Sinfonietta, dirigé par David Zinman (Nonesuch, 1992). qui figure sur ma cassette:

Dawn Upshaw surclasse à mon sens Beth Gibbsons et dont la voixi n’est justement pas sans rappeler Lisa Gerard de Dead can dance dans les graves…

Avec Beth GIBBONS au chant, on n’a sans doute pas la puissance d’une vraie soprano. Parfois, on ne va pas cacher qu’elle est un peu juste sur certains passages. Mais elle s’en sort très bien, en donnant à son chant cette fragilité qui la caractérise et qui fait sans doute la principale force (et attrait?) de Portishead.

Quand on compare son approche avec le travail d’une véritable soprano. On se dit qu’elle a certainement moins de technique et certainement également moins de voix. Ses cordes vocales sont, disons, plus limitées. Mais peut-on compenser ces deux lacunes par de la sensibilité à fleur de peau ou un supplément d’âme? C’est ici que se situe l’enjeu de cette interprétation. Je dirais parfois oui, mais parfois, les grandes sopranos l’ont aussi. Et surtout, elles, elles n’ont pas besoin de coller leur bouche au micro pour dominer l’orchestre.

On retrouve d’ailleurs ici toute la limite du rock qui se rêve symphonie ou lorsqu’un groupe confie son répertoire à un orchestre symphonique, comme Metallica et beaucoup d’autres… J’y vois pour ma part assez peu d’intérêt. Autant écouter du vrai classique. Ou alors Elvis Costello composer avec l’aide du Kronos Quarter son Juliett Letters qui, lui, ose se frotter directement avec une approche quasi « musique contemporaine » avec des chansons uniquement composées pour cet album. On n’est plus dans le travail d’arrangement ou décoratif mais dans la matière même d’une écriture spécifique.

Les classiques du classique

Pour le reste, j’ai essayé de découvrir un peu plus la musique de Görecki, mais aucune n’a eu le même attrait ou le même impact sur moi que cette symphonie. D’ailleurs, de ce que j’en comprends, la postérité de l’artiste se limite principalement à celle-ci. Une sorte de One hit wonder, si on veut. Toujours est-il que cette musique dégage une sorte d’envoûtement et des émotions qui nous placent face à une douleur poignante mais universelle, celle indicible d’une mère qui a perdu ses enfants. Et son expression trouve ici une matière sonore et une forme d’évidence qui peut toucher n’importe quel public, sans cette perception élitiste qui peut parfois nous couper de l’univers de la musique classique.

Alors, avec tout ça, j’ignore si vous serez prêts à découvrir l’étrange addiction que procure ce hit quelque peu paradoxal de la musique classique, puisqu’il nous plonge dans une authentique souffrance. Peut-être parce que, tout bonnement, cette douleur nous rend plus vivants et plus humain ? Je dirais plutôt parce qu’en retour, elle nous donne l’envie de protéger et d’aimer jusqu’au bout, encore et toujours, tous les êtres chers qui nous entourent.

Et que cette musique est belle, tout simplement.

Görecki- Symphonie n°3 (1976)

I. Lento – Sostenuto Tranquillo Ma Cantabile 26:25
II. Lento E Largo – Tranquilissimo 9:22
III. Lento – Cantabile-Semplice 17:05

Pour retrouver ces morceaux interprétés par Beth Gibbsons en FLAC, c’est ici ( le lien est en accès libre sur la droite de la page qui s’ouvrira).

Et pour les amateurs plus puristes, je vous propose une autre version en mp3.

Francis

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