Une reprise qui tutoie les sommets (3)-Esther Phillips – Home Is Where the Hatred Is

Cette rubrique est là pour parler d’une chanson emblématique que l’on connait tous, mais souvent en ignorant la version originale.

Pas sûr que cette chanson soit des plus connues et encore moins qu’elle soit emblématique. Cependant, je tenais à vous la présenter, car je la trouve fantastique. Que ce soit l’original ou cette reprise qui tutoie les sommets, on est face à deux interprétations d’une rare puissance.

Il faut dire que les artistes noirs ont une façon unique de donner vie à ce qu’ils chantent qu’on ne retrouve que très rarement chez les blancs. On a parfois l’impression que même un illustre inconnu pourrait vous transcender n’importe quel titre. Sans doute parce qu’ils en ont plus bavé ou que leur relation avec la musique est infiniment plus viscérale que pour les blancs que nous sommes.

En l’occurrence, ici, ce ne sont pas deux illustres inconnus, mais Esther Phillips pour l’interprète et Gil Scott-Heron pour l’auteur de l’original. Et autant vous qu’on est face à de la grande classe!

Je ne vous parlerai pas de Gil Scott-Heron que je ne connais pas vraiment (mais qu’il me plairait bien de mieux connaitre à force de lire son nom ici et là), mais de la bouleversante Esther Phillips. Cette femme a connu une histoire à la Billie Holiday, flirtant très tôt avec l’alcool et l’héroïne, qui sont deux substances qui, comme vous la savez, ne font pas forcément bon ménage avec votre santé.

Un morceau à a base magnifique, interprété avec une conviction pleine de puissance

Lorsqu’elle interprète Home Is Where the Hatred Is, Esther Phillips est en quelque sorte une survivante. Ayant connu la gloire dans les années 50 (sous le nom de Little Esther), enchainé les cures de désintoxication, elle revient par intermittence sur la scène pour connaître dans les années 70 un ultime succès avec What a diffrence a day makes, sur un arrangement disco. Même avec une telle décoration formatée, la voix y est remarquable, avec une présence qui n’a généralement pas sa place sur les pistes de danse.

Mais pour la chanson qui nous intéresse, l’interprétation touche au sublime (même si la version de Gil Scott-Heron ne l’est pas moins). On y sent tout le poids du vécu. La voix n’a plus cette puissance des débuts, mais possède une fêlure qui en dit long. On se doute que le choix n’est pas anodin, car le texte qu’elle chante prend position contre la drogue. Et elle y donne tout l’étendu de son talent, mais sans à aucun moment en faire trop. Or, c’est précisément ce qui distingue une personne qui aurait juste du talent des plus grands. Cela s’entend, comme une évidence, sans qu’ils aient à nous le prouver (soit le contraire de qui vous savez).

Black Kudos — Esther Phillips

La beauté du chant est justement dans cette juste mesure entre ce qu’elle pourrait faire (comme toutes ces chanteuse blanches qui donnent de la voix à tout va pour prouver qu’elles en ont, alors qu’elles montrent juste qu’elles ne sont que des techniciennes souvent trop poussives) et ce qu’elle nous livre. Esther Phillips, elle, n’a sans doute pas eu de gentil professeur de chant pour la faire répéter. A la place, elle a chanté depuis toute petite à l’église. Il faut dire qu’elle aura connu son premier succès à 14 ans. On devine qu’avec les hauts et les bas, elle aura fini par écumer les salles ou, au pire, les bars pour continuer d’exister. Elle apprit sous les feux de la rampe à s’imposer face à un public conquis, puis sans doute hostile voire indifférent…

La conviction initiale a disparu ici, on sent qu’il y a quelque chose qui cloche à la maison…

Donc, sa reprise de Home is where the hatred is dit aussi très bien tout ce qu’elle ne dit pas directement, mais en creux, dans tout ce qu’elle garde en elle. On devine qu’elle pourrait en faire plus, mais elle préfère la justesse de la mesure. Ecouter ce voile qui étouffe sa voix, ce léger tremolo, et surtout cette présence incroyable, sans qu’à aucun moment elle ne se force. Point de démonstration ici, mais en même temps, on se dit qu’il faut avoir chanter toute une vie (et avoir été usée par elle) pour le faire ainsi. Et on ne parlera pas ni dans l’un ni dans l’autre des arrangements et des musiciens qui jouent derrière, on devine qu’il s’agit de la crème de la crème. Les instruments sonnent magnifiquement, avec cette cette science de l’évidence inhérente à la soul des années 60/70.

Esther Philipps (ou plutôt Little Esther) à 14 ans, histoire de saisir le contraste de sa voix et sa surprenante maturité

Et pour finir sur Esther Phillips, je préfère laisser la place à notre cher Jimmy d’Absolutely Cool raconter une célèbre anecdote sur elle (c’est d’ailleurs lui qui m’aura donné envie de la découvrir grâce à ce texte). Ce dernier avait écrit (je ne sais plus à quelle occasion), la chose suivante qui vous resituera parfaitement les enjeux:

« On se souvient souvent de Miss Phillips pour ses superbes reprises (Beatles, Stones, Percy Sedge, Jobim / Moraes etc.), mais le reste de son répertoire – oscillant avec une semblable grâce entre soul, jazz et rhythm’n’blues – est tout aussi élégant. C’est bien simple, on dirait la petite sœur de Nina Simone ! Elles possèdent le même timbre voilé – peut-être moins profond chez Esther, mais plus acidulé et totalement craquant. Et je ne suis pas le seul à m’émouvoir, Aretha Franklin lui offrit un Grammy Awards qu’elle venait de recevoir en déclarant qu’elle le méritait davantage (qu’est-ce qu’elles sont classes, ces demoiselles !).« 

Vous aurez compris qu’il s’agit d’une grande dame de la chanson américaine que l’on ne connait que trop peu ici.

Audrey

Si, vous aussi, vous avez envie de parler d’une reprise qui éclipse l’original, vous êtes le ou la bienvenu(e) et vous pouvez nous contacter ici, .

7 réflexions sur « Une reprise qui tutoie les sommets (3)-Esther Phillips – Home Is Where the Hatred Is »

  1. Je connaissais la version d’Esther Phillips (deux L, un P), pas celle de Gil Scott-Heron, que je trouve fantastique. Merci Audrey d’exhumer ce morceau revigorant.

    J’aime

  2. Miles Davis a foutu le feu au sapin. Terry Callier l’a éteint. Débarquent Esther Phillips et Gill Scott-Heron… Pas exactement les rois mages. Ravi de les voir ici, une très bonne compagnie. Le regretté  »Brave New World » avait fait un brillant topo sur le second. Il connaît bien le lascar, il a traduit son livre. Les liens sont sans doute encore actifs. Merci Audrey de remettre  »Little Esther » et « Gil Scott-Heron » à l’honneur.

    https://2020bnw.blogspot.com/search/label/Gil%20Scott-heron

    Eric.

    J’aime

  3. Gil Scott Heron est une sorte de monument à ne pas contourner.
    C’est avec « the black new poet » – Small talk at 125th and Lenox que je l’ai découvert. C’était il y a bien longtemps, on ne parlait pas encore de rap puis un jour…
    enfin bref, si vous en voulez du roots, écoutez cet album, c’est une plongée live unique.
    Et je vais m’enquérir de cette version de Mme Esther Phillips.
    bonnes fêtes à tous.

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s